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Il faut quand même être juste et préciser que si Port-Grimaud est une arnaque pour le bateau de passage, le concept de cette cité lacustre est formidable. Chaque maison donne à la fois sur une rue et sur un bassin ou un canal, avec amarrage possible devant le jardin. La circulation automobile y est très réduite et chaque maison a ses particularités et sa décoration propre. De plus comme l'ensemble a maintenant plus de trente ans, la végétation et la patine du temps ont rendu à cet ensemble, artificiel, un caractère "local". On y fait ses courses à pied ou mieux, à l'aide d'une petite barque, les chiens et chats s'y promènent en toute liberté et tout le monde se retrouve sur la place aux heures des apéritifs, à commenter les derniers événements, à lire son bouquin, ou à disputer une partie de pétanque. Une petite communauté de retraités (aisés, les maisons ici ne sont pas gratuites) vit ici toute l'année et constitue le noyau de cette population hétéroclite. Nous y rencontrons Henry Salvador, disputant, et discutant, une partie de boule acharnée. Alors que pendant une semaine, nous avons attendu des amis sous une météo idéale, maintenant que nous sommes décidés à partir, nous subissons coups de vent sur coups de vent. Enfin un soir, on annonce un vent de 2 à 4 pour le lendemain, et presque dans la bonne direction. Comme nous en avons marre de l'éternel dilemme français "payer ou être secoué", nous décidons de partir le lendemain dés l'aube. A six heure du matin, nous entrons en douce pour faire un dernier plein d'eau aux "chers" pontons de Port-Grimaud, puis nous mettons le cap vers un magnifique lever de soleil. 150 milles au programme. La journée de navigation se passe idéalement, avec ou sans vent. La météo du soir nous annonce force 5 à 6 pour le lendemain. Belle nuit avec quarts de 3 en 3 heures. Peu avant le lever du soleil, le phare du cap Corse est en vue, mais s'éteint aussitôt, bien avant que la lumière soit suffisante pour deviner la masse de la terre. Attentat (spécialité Corse) ou économie de bout de chandelle (bien que les phares soient électriques depuis longtemps), nous ne le saurons pas. Toujours est-il que le vent se lève et que le six annoncé la veille se révèle être du 9 ! Nous tentons de nous réfugier à Maccinagio et bien sûr c'est à ce moment que le moteur nous lâche. Apres quelques minutes et quelques prières il daigne repartir et nous entrons dans le port tendus (avec ce vent si le moteur s'arrête entre les rochers de la passe...) Merci St Volvo, nous sommes amarrés. Maccinagio est le port-arnaque par excellence, le temps au cap Corse est souvent assez mauvais et oblige les plaisanciers à des séjours souvent longs et toujours involontaires, en attente de conditions potables pour rejoindre le continent. Le plus gros des frais de ce port est sans doute le graissage du tiroir-caisse. Le lendemain on n'annonce plus que six et dans le bon sens, nous y allons, il ne reste que 35 milles à couvrir. Une fois en mer nous constatons 1) qu'il n'y a plus de vent du tout, 2) que la météo dit n'importe quoi. Mieux le vent se lève "dans le pif" Moteur... Il s'arrêtera encore une fois sur le trajet mais repartira sans problèmes après quelques minutes. En analysant les symptômes et les circonstances je ne sais toujours
pas s'il s'agit d'un problème de refroidissement ou d'alimentation
en mazout. Après sept heures de traversée, nous abordons enfin "notre" île d'Elbe. Pour avoir parcouru ses côtes pendant trois mois avec notre précédent bateau, le Ptimarrant, nous la connaissons bien et sommes heureux de la retrouver ainsi que nos amis locaux. Nous mouillons pour la première nuit devant la plage de Marina di Campo et nous dépêchons de débarquer en annexe avant la fermeture de la pizzeria du pont, chère à nos souvenirs. Le lendemain, nous prenons une place dans le port nez à quai et une ancre à l'arrière, pour préserver une relative intimité dans le cockpit. Pendant la nuit, comme nous dormons dans la pointe, nous avons été dérangés, par le va-et-vient des badauds sur le quai et par les couinements des amarres fixées quatre-vingts centimètres au-dessus de nos têtes. Nous avons fini par faire comme tout le monde : ancre à l'avant et cul à quai. Tous les matins, le mouvement des arrivants de la soirée et des partants du matin provoque une belle salade de chaînes et d'ancres entre-mêlées au fond de l'eau. Je me "dévoue" chaque fois pour plonger et libérer les ancres des bateaux sortants. Ce qui me vaut presque à chaque fois au minimum une bouteille de vin. La cave du bord est bien remplie. C'est à l'île d'Elbe que notre vie de vacanciers permanents à vraiment commencé. Plus rien ne nous presse, il fait beau, le gros des touristes est parti, la mer est chaude et les ports sont gratuits. Si les quais ne sont pas équipés d'eau et d'électricité, il y a toujours une fontaine à quelques centaines de mètres. Nous faisons connaissance avec beaucoup d'équipages d'autres bateaux, "vagabonds" comme nous et nous échangeons nos points de vue sur les différents port rencontrés, sur les avantages et les inconvénients des lieux d'hivernage, sur la précision et les fréquences des météos et bien entendu sur l'équipement des bateaux. Mis à part quelques équipages de bateaux de locations en général, allemands, et incompétents à souhait, nous ne rencontrons que des gens extrêmement sympathiques. La cuisine italienne est fidèle à elle-même et
nous nous régalons chaque jours de pâtes et de pizzas.
Les petites tomates d'ici sont délicieuses et font régulièrement
la base de nos préparation. Nous séjournons à Marina di Campo, Porto Azzuro, Rio Marina et enfin Portoferraio, la "capitale" de l'île. Ainsi nommée parce que l'île a vécu très longtemps de l'extraction et de la transformation du minerai de fer. La dernière mine à fermé ses portes en 1984 et l'île, surtout connue comme le premier exil de Napoléon est maintenant tournée principalement vers le tourisme, bien que subsiste encore une petite production viticole.
Nos activités sont diverses : ballades, baignades, nourriture
des chats des ports, plongée, visites culturelles... et siestes. Petit conseil technique : à condition d'avoir la possibilité de frotter régulièrement la coque sous l'eau (+/- tous les deux mois), l'antiffouling "dur" (non-érodable) est une excellente solution. Le mien date de deux ans et la carène est immaculée après le passage d'une simple brosse de pont à poils de nylon. Prenez-le blanc (on voit mieux le travail avancer) et n'ayez pas peur de monter 10 à 20 cm au dessus de la flottaison réelle. Dès le mois de septembre les touristes sont limités à quelques cars de pensionnés qui ne sont pas envahissants et se promènent bien sagement en groupe. Dès le mois d'octobre, ils disparaissent. Les grands bars-gelaterias industriels ferment, on remet une couche de polyester sur le fond des pédalos, et ne subsiste que le petit bar sur la place du village, où tout le monde se connaît, et dont nous faisons très vite partie des habitués. Par les bruits qui circulent de bateaux en bateaux, nous apprenons que l'homme de la situation en matière de moteur est un dénommé Luppi. Nous lui téléphonons et rendez vous est pris pour le lendemain. Il fait honneur à sa réputation et en quelques heures de travail, nettoie le circuit de mazout depuis le réservoir jusqu'aux injecteurs en démontant chaque pièce et en la soufflant à l'air comprimé. Depuis, ce brave moteur (il à quand même vingt ans), semble tourner comme un charme (pourvus que ça dure!). De plus, eu égards au nombre d'heures de travail et à l'inconfort des positions acrobatiques nécessaires, ce n'était pas cher. Le moteur réparé, et comme la saison avance, nous sommes maintenant à la mi-octobre, il nous faut songer a descendre vers le sud pour passer l'hiver le plus au chaud possible. Le batouilleur vagabond est une espèce migratoire. Après les dernières courses notamment de laine pour être sûr de terminer un gros pull pour l'hiver en cour de tricot, nous mettons le cap vers le sud. Pour éviter l'"arnaque" française nous comptions ne pas toucher la Corse et juste nous mettre au mouillage dans la baie de Porto-Vechio pour y attendre éventuellement une météo favorable pour franchir les bouches de Bonifacio, de si terrible réputation. Comme le temps est bon (il n'y a pas de vent !), nous mettons directement le cap sur Olbia, le premier port important de la Sardaigne. Nous y arrivons vers le milieu de l'après-midi et après une pensée émue pour notre moteur (il a tourné comme une horloge pendant 28 heures sans interruption), nous fêtons notre arrivée en Sardaigne par ... une visite à la pizzeria du port. Olbia est le centre "logistique" de toute la côte d'émeraude, la côte nord-est de la Sardaigne. Très découpée, chaque fond de baie est occupée par un village de vacances dont deux club méditerranée et le célèbre Porto-Cervo, fréquenté par toutes les vedettes du rock anglo-saxon . Pour nous qui ne possédons comme moyen de locomotion que nos
quatres pieds, une grande ville est un peu rébarbative. Tout
y est trop loin. Nous ne sommes donc pas restés très longtemps
à Olbia et c'est sous un soleil éclatant que nous naviguons
entre les îles Tavola et Molara. L'eau y est aussi turquoise que
dans le plus beau des lagons du Pacifique mais elle commence à
être un peu fraîche pour un petit bain de détente.
Un peu de vent nous permet de naviguer et de dîner dans le silence,
mais c'est encore au moteur que nous aboutirons à La Caletta,
grand port récent mais pas terminé et occupé seulement
par quelques bateaux du club nautique local. Une grosse dépression
arrive et le port est ouvert au sud-est. Une grosse houle entre et je
passerai la nuit à veiller sur les amarres et les défenses.
Le responsable du club se désole et nous explique que les ingénieurs
qui ont conçu le port l'ont fait du fond de leur bureau, sans
même venir voir sur place. L'étape suivante en longeant la superbe côte sarde que nous nous promettons de revisiter, nous mène à Arbatax. Ce port gigantesque, modernisé avec les deniers de la CEE, au titre de développement régional, est équipé de deux "travel-lift", d'une grue fixe et d'une grue mobile ainsi que de quais nantis de postes d'eau et d'électricité. L'ensemble est sous employé, les "travel-lift" ne servent qu'a quelques pêcheurs. Malheureusement l'équipement standard comprend aussi un préposé qui au matin nous réclame un droit de port de 22.000 lires. c'est la seule fois que nous devrons payer quelque chose en Italie. Etape suivante : vent irrégulier : même avec deux ris, les rafales nous couchent jusqu'à tremper les ridoirs dans l'eau, nous ne gardons finalement qu'un tout petit bout de génois, mais paradoxalement nous sommes obligé de garder le moteur car entre ces rafales, c'est le calme plat. Tout le monde nous avait dit "la méditerranée, c'est trop de vent ou pas assez" Voila que maintenant c'est trop ET pas assez. Même en s'éloignant de la côte, le vent n'est pas plus régulier, nous voyons "courir" ces rafales aux rides qui se déplacent sur l'eau, bien calme en dehors de ces zones. Nous nous décidons enfin à faire le grand saut vers l'Afrique, presque 200 milles dans la zone que les italiens appellent le "canal de Sardaigne". Quarts de nuit, quarts de jour, nous commençons à prendre l'habitude. Ce n'est pas inutile car nous traversons la route des cargos qui transitent par la méditerranée entre le canal de Suez et Gibraltar. Au petit matin l'île de Zembra est en vue, puis plus tard, le cap Bon, pointe extrême nord-est de la Tunisie. Plus que 15 milles et nous entrons dans le port de pèche de Kelibia. Ici ce n'est plus la CEE, il faut hisser le pavillon "Q" (je demande la libre pratique douanière), il faut se présenter à la police des étrangers, il faut attendre la visite de la douane qui fouille le bateau, celle de la garde nationale, montrer les passeports de tout l'équipage, en faire la liste et remplir un nombre impressionnant de formulaires, tous bien sur en trois exemplaires. Mais tout cela se fait sans trop de problème et nous sommes enfin autorisé à mettre le pied sur le territoire tunisien. Première surprise : le taxi que nous avons pris pour nous rendre au centre afin de nous approvisionner en dinars tunisiens dans la première banque venue, nous y conduit sans se faire payer, "plus tard" nous dit-il. Nous le retrouvons plus tard pour rentrer au bateau et là, deuxième surprise : trois kilomètres en taxi coûtent 13 FB pour deux personnes. (on paye à la personne et s'il rencontre un client supplémentaire en chemin, on se serre, c'est finalement beaucoup plus rationnel). Tous les bateau que nous rencontrons à Kelibia sont en route pour Monastir et le bruit court que les places commencent à y être rares. Soit ! nous ne restons que quatres jours et nous mettons le cap sur Monastir en nous promettant de revenir et de visiter aussi les ports de la côte nord. Enfin Monastir, dans notre tête déjà un peu "la maison", cela ressemble assez au paradis pour batouilleur que nous avaient décrit de nombreux équipages depuis que nous sommes en Méditerranée. Un beau grand port bien abrité, des plages où l'on se baigne encore en novembre, une équipe accueillante, de l'eau douce à volonté, des douches chaudes (et même une baignoire), des magasins à proximité et le tout pour un prix très raisonnable. Nous passerons l'hiver ici.
Beaucoup d'autres bateaux font comme nous et nous sommes une vingtaine d'équipages a échanger nos impressions et nos expériences sur les endroits parcourus, sur les coins à visiter ou à éviter, sur les itinéraires, les différents services météo. Nous mangeons régulièrement les un chez les autres, nous copions cartes et documents divers. Bref l'ambiance est excellente. Nous comptons rentrer en Belgique pour le mois de décembre et revenir ici avec la motocyclette que j'ai gardée à Bruxelles afin de pouvoir nous déplacer plus aisément et visiter ainsi à notre aise le centre du pays. A suivre ... |